Nganji Laeh Mutiri, Artiste authentique et   humaniste

Nganji Laeh Mutiri, Artiste authentique et humaniste

© Photo par Sari Tanuhardja

Il existe des parcours qui valent la peine d’être retracés. Celui de de Nganji Laeh Mutiri en fait partie. Derrière cet être humain né à Bukavu (à l’est de la République Démocratique du Congo) il y a trente-neuf ans, se cache un artiste pluridisciplinaire aux talents éclectiques : acteur, réalisateur, scénariste, photographe, écrivain et poète. Son parcours d’artiste débute en 2009 suite à une dépression. Il ne s’épanouit plus depuis quatre ans dans son travail dans le domaine bancaire et décide de démissionner par instinct de survie. Il renoue alors avec sa passion première qui est l’écriture. Il écrit par thérapie pour exprimer ses sentiments. Il crée alors le site internet « L’art d’être humain » consacré à la poésie, qui permet de poster un poème en votre nom ou sous anonymat pour laisser libre cours à votre expression artistique. Dès lors, tout s’enchaîne : auditions théâtrales, premier contrat de travail, un casting pour le cinéma et enfin la photo. Ce qui prime pour Nganji au travers de son art c’est de raconter des histoires singulières et d’émouvoir les spectateurs au même titre que les gens qu’il aime. Il affirme avec conviction « Il ne faut pas avoir peur d’être trop singulier. Car quand on essaie de tendre vers l’universel, on a un film qui manque de caractère ». C’est certainement cette maxime qu’il a appliquée dans le scénario de son premier long métrage qu’il tourne actuellement entre Bruxelles et Kinshasa.

En effet, 2019 est un cru savoureux pour Nganji Laeh car il dirige son premier long métrage dont le titre provisoire est « Le soleil dans les Yeux ». Drame familial et psychologique, le film met en scène Riziki et son mari Paul, deux journalistes engagés à Kinshasa. Après un évènement traumatisant, Riziki fuit en exil à Bruxelles. Dix ans après, Amani leur fils la rejoint. Il a désormais 21 ans et vient effectuer ses études. Mère et fils devront se confronter aux plaies ouvertes/béantes du passé. Avec ce film Nganji offre à ses comédiens des rôles denses tout en complexité qui leur permet d’exprimer toutes les nuances de leur talent. Il regrette qu’en 2019 les clichés aient toujours la peau dure et que les acteurs noirs demeurent cantonnés à des rôles stéréotypés : éboueur, migrant, dealer, agent de nettoyage, habitant de banlieue. Selon l’artiste, réhabiliter l’acteur noir revêt de l’effort personnel. « La norme n’est pas l’homme blanc. C’est l’être humain. Le problème du manque de représentation comédiens noirs est que les réalisateurs oublient qu’il y a une humanité derrière ». Il nous livre un scoop sur le titre définitif de son film : « ce sera un mot en swahili ». C’est un moyen pour l’enfant de Bukavu d’évoquer une thématique chère à son cœur : la confiance culturelle. « la confiance individuelle ou collective permet à chacun de promouvoir les films de sa culture  car nous sommes chacun ambassadeur de notre culture ».

Rencontrer Nganji c’est aussi rencontrer un homme qui parle avec franchise de ses paradoxes, des privilèges dont il est conscient de bénéficier en tant qu’homme et en même temps de découvrir son militantisme écorché pour des causes contre lesquelles il se bat : masculinité toxique, hyper sexualisation des femmes et culture du viol. Oui, Nganj Laeh est un homme féministe. Il confie dans un sourire que lorsqu’il était plus jeune avoir des sœurs l’embêtait. En grandissant, il comprend vite que c’est une chance. Il dénonce l’absence de relais médiatique que subissent les femmes dans le milieu artistique. Elles sont nombreuses mais peu visibles. Selon lui, tout commence à l’écriture d’un projet, « nous avons besoin de femmes scénariste, réalisatrice, actrice. « La réalisatrice américaine Ava Duvernay a tout compris. Sur sa série Queen Sugar elle n’emploie que des femmes au poste de réalisatrice. Au lieu de faire partie du problème, elle a choisi de faire partie de la solution ». Nous devons suivre son exemple. Le réalisateur comprend cette lassitude des femmes qui en 2019 doivent encore prouver leur légitimité. Il précise que dans son long métrage il a fait un point d’honneur à respecter la parité sur son tournage. Il continue de plus belle sur le féminisme « le féminisme commence dans l’intimité. Ce sont les hommes de ton entourage qui doivent te mettre en valeur ». Du coup je ne résiste pas au fait de recueillir sa réaction sur le mouvement #metoo aux Etats-Unis ou sur les affaires Adèle Haenel et la polémique qui a entaché la sortie du film J’accuse de Polanski, en France. Face à ces différentes libérations de la parole auquel il n’est pas resté insensible, l’artiste pense qu’il est vital de se poser la question sur le système qui permet aux hommes d’agir et de bénéficier d’une telle impunité: « il y a des hommes qui ne savent pas qu’ils contribuent au problème. Et d’autres qui agissent sciemment. Alors que si une femme commet un délit mineur, elle sera une paria dans l’industrie ». Quand je vous disais qu’il était féministe.

Au temps des réseaux sociaux, Nganji reconnaît volontiers qui lui ont permis de faire connaître son art et lui permettent de communiquer avec une audience large. Nostalgique, il regrette quand même que les débats contradictoires et de vive voix soient devenus si rares. Lui, l’homme des mots qui se nourrit des perceptions des uns et des autres pour faire évoluer son art. Mais s’il aime l’échange, il chérit aussi le silence. Il considère qu’il y a beaucoup plus de communication dans le non verbal que dans le verbal . La « métaphore des malentendus » en dit souvent plus sur nous que des mots. C’est pour cela que le silence est impératif pour ce taiseux. Entre deux projets il éprouve le besoin viscéral de se replonger dans la photographie ou l’écriture, activités qui ne sollicitent pas la parole. C’est sa façon à lui de recharger les batteries. Enchaîner les projets c’est mettre en péril sa capacité d’émerveillement et pour l’artiste qu’il est ce n’est pas une option. Il privilégie la qualité des projets à la quantité.

Je ne connais pas une plus jolie manière d’achever ce portrait que de parler d’amour. Car pour cet amoureux de la vie, l’amour est un art, l’amour prime même sur l’art. Il le confie volontiers, en cas de dilemme, je préfère « être un être humain serein et heureux dans ma vie privée plutôt qu’un artiste connu mais malheureux ». Vous l’aurez compris, Nganji Laeh Mutiri est un être humain libre qui s’arroge le droit d’expérimenter son bonheur au travers de différentes façons. On lui souhaite une vie douce, pleine de sérénité, d’amour et d’inspiration.

                                                                                                                             

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