Portrait d’une confinée au Cameroun

Portrait d’une confinée au Cameroun

En septembre dernier, au hasard d’une vente de certains de mes effets personnels, je rencontre Marie-Laure. Française, 41 ans, mariée, trois enfants, professeur des écoles, elle vient d’aménager en ville pour entrer en fonction au Lycée français. En s’installant à Douala, elle foule le sol du continent africain pour la première fois. Vierge de tout préjugé, pétrie d’enthousiasme et désireuse de percer les méandres de sa nouvelle terre d’accueil, elle ne tarde pas à remarquer la duplicité et l’aspérité de la vie d’expats. Élève appliquée, elle a pris soin de collecter des renseignements sur le Cameroun auprès de proches qui connaissent la région et la mentalité.

Son intégration réussie à l’école l’épanouit et lui permet de se lier d’amitié avec des collègues expatriés au Cameroun depuis plus longtemps. C’est ainsi que sa famille découvre le pays hors des sentiers battus, sans œillères et loin du constat alarmiste qu’on a bien voulu lui dresser. Oui, marcher dans les rues au contact de la population, tout en prenant les précautions requises s’avère possible ! Une à une, les idées reçues s’étiolent telles des fleurs fanées, laissant transparaitre une vie de nomade savamment orchestrée durant les vacances. Parcourir Ebodje, Nkongsamba, Melong ou les péripéties villageoises, éveille ses enfants et leur permet d’explorer le quotidien de leurs hôtes. Entre septembre et janvier 2020, Marie-Laure et son clan vivent avec entrain et s’ancrent chaque jour davantage à Douala.

Mais en février 2020, en Europe, on évoque peu à peu le covid-19 et les choses se crispent. Les nouvelles peu rassurantes instaurent une dépendance aux médias européens pour ne surtout pas rater la dernière information. Résider dans un autre continent pendant que vos proches pénètrent dans une spirale de la peur engendre questionnements et atermoiements légitimes dans le foyer du professeur des écoles. Les semaines passent, les visages se figent et les premiers cas de covid-19 apparaissent au Cameroun. La population locale vilipende les Blancs au son de « coronavirus, rentre chez toi ! » les rendant responsables de la propagation de la pandémie. La paniques’invite au sein du lycée de Marie-Laure, les portes sont fermées. Professeurs et élèves découvrent les joies du télétravail durant plus de deux mois.

Durant cette période digne d’un film de science-fiction, Marie-Laure vit confinée. Son inquiétude croît face à l’absence de test et à la complexité de la prise en charge sanitaire. La saturation au sein des hôpitaux est glaçante Sa plus grande crainte est de tomber malade et d’être livrée à elle-même. Son contrat de travail diffère de celui d’un expatrié. Dès lors, elle ne bénéficie pas d’éventuels avantages. Marie, son employée de maison, touchée de plein fouet par le virus, peut compter sur l’implication et la générosité de Marie-Laure et son mari pour s’acquitter des frais médicaux. Tous les Camerounais n’ont pas cette chance. L’absence quasi totale de communication de l’ambassade a raison de l’inquiétude de la mère de famille qui se sent délaissée dans ce contexte anxiogène. Si des vols de rapatriement sont organisés, le prix exorbitant des billets opère directement un tric sélectif et ne permet pas à son ménage de quitter le sol camerounais. Dans cette situation de crise, il apparaît que seules les firmes éminentes et son personnel expatrié bénéficient des faveurs du système laissant peu d’alternatives aux autres. La réalité d’une société codifiée qui supplante le désarroi des moins avantagés se révèle au grand jour.

La fragilité d’un de ses enfants, l’économie sclérosée, la réouverture des bars au Cameroun, le relâchement face aux gestes barrière, le manque criant de l’entourage en France, forcent Marie-Laure et son époux à prendre une décision radicale  fin mai : rentrer définitivement.

Certes,l’expérience camerounaise fut de courte durée, mais elle fut riche d’enseignements pour la famille qui en sort grandie et plus humble. Marie-Laure concède avec honnêteté « malgré les discours que nous pouvons tenir, nous gardons au fond de nous un regard assez infantilisant sur l’Afrique et ses habitants. Je me suis surprise parfois à me montrer condescendante». La vie facile, les privilèges dus à la couleur de peau peuvent mener à la dérive et ternir la relation avec les locaux. Mais s’en départir permet de vivre avec authenticité un bout d’histoire et de s’imprégner d’une nouvelle culture.

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