Un weekend en pointillés

Un weekend en pointillés

Vendredi, 17H ! Le jour et l’heure de la semaine que toute le monde attend tel un enfant qui trépigne devant une glace au chocolat. Le seul objectif du weekend pour Agathe se conjugue ainsi : profiter de sa famille en allant au mariage d’une cousine, voir ses séries et avancer sur certains dossiers urgents. Bref, des plaisirs simples. Elle embarque son ordinateur portable. A vingt-quatre ans ses études de comptabilité et finances en poche, une banque de la place la recrute. Elle se tue à la tâche au quotidien sans que son travail ne soit valorisé.  Elle loue un appartement en ville et n’ayant pas encore la responsabilité d’un foyer, elle vit seule. Elle se sait privilégiée par rapport à d’autres. Néanmoins l’abysse des difficultés qui se creuse chaque jour davantage, altère son moral d’habitude si jovial.

Au royaume des contrariétés, mon pays se hisse à la première place. Il réserve toujours des imprévus à effet domino. Assise devant la télé, les yeux englués à l’écran, elle va bientôt connaître le nom de l’assassin. Et là …une coupure de courant vient interrompre ce moment haletant. De nature optimiste, elle se dit que tout rentrera dans l’ordre très vite. Deux heures après, sa confiance se délite, sa mâchoire se crispe, les 40 % de recharge de son téléphone lui donnent des sueurs froides et son pot de glace fondu sonnent le glas de sa bonne humeur.  Elle pense à la tenue du lendemain qu’elle n’a pas eu le temps de repasser. Elle décide d’aller se coucher en éteignant les bougies et pensant « demain est un autre jour ». Mais lorsque le robinet de sa salle de bain ne rejette pas d’eau, la jeune femme pressent un weekend aux antipodes de la décontraction.

A six heures du matin, les cliquetis des gouttes de pluie sur le toit la sortent de son sommeil. Elle vérifie d’entrée de jeu si la lumière fonctionne. Rien. Elle ouvre le robinet. Le vide en réponse. Les coupures intempestives de courant et d’eau devenues légion, les lampe tempête et les bidons d’eau en réserve sont devenus les compagnons d’infortune dans la majorité des foyers. Ceux qui ne peuvent acquérir un groupe électrogène et qui de fait sont délestés du confort le plus primaire. Les yeux à peine ouverts, les cheveux ébouriffés, l’agacement d’Agathe se diffuse dans l’appartement. Son thé chauffé sur la gazinière, elle le sirote en échafaudant les mille raisons qui justifient ce black-out. Elle décide d’aller dans la rue, à la pêche aux nouvelles. C’est le vendeur du pain omelette qui lui apprend que la centrale d’électricité dont dépend le quartier a brûlé pendant la nuit, plongeant ainsi la moitié de la ville dans un silence tonitruant.

C’est en mode système D qu’elle se prépare pour le mariage de sa cousine qui décidément a bien choisi son jour de noces. L’eau chauffée à la marmite, lavage au seau, revêtue de la robe qu’elle a défroissé à mains nues, maquillée à la lumière du jour, elle prend son taxi. Son téléphone déchargé, elle est coupée du monde. Un seul sujet de conversation tenaille les esprits, cette fameuse coupure. L’incompétence de l’Etat, la souffrance des populations, la médiocrité du service public, le monopole du marché par certaines compagnies qui empêche les citoyens d’avoir le choix. Les réseaux sociaux bruissent de ces désagréments. Ceux qui ont la chance de ne pas être affectés par la coupure dénoncent la précarité qui s’instaure comme la norme, les conditions de vie qui offrent un quotidien archaïque que même nos parents n’ont pas connu. Une partie de l’économie est arrêtée, la vie tourne au ralenti, tout est figé. Le temps est comme suspendu. C’est un weekend en pointillés.

Dimanche soir, rien n’est revenu dans l’ordre. Agathe est allée au bout de la ville pour charger son téléphone chez ses parents et mettre au frais la nourriture qu’elle a pu préserver. La radio à piles comme seul réconfort, la jeune femme a le cœur gros. Chaque jour de la semaine s’érige en combat et le weekend qui devrait être la récompense des efforts se mue en chemin de croix. Aucune perspective de changement. Mon pays périclite. Il fonde le terreau de la détresse. Mais ne sait-il pas que le désespoir est fédérateur ? Sans ambages il se manifestera un jour ou l’autre dans sa forme la plus violente. Mais en attendant, il faut retourner au travail demain. Alors Agathe va se coucher lasse et combative à la fois.

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